3.10.2014

Debrief Approximatif #3


Il y a quelques mois, c'était encore l'été. Douce période durant laquelle tu osais dévoiler tes chevilles graciles, tes recoins adipeux et une chevelure irrévérencieuse. Mais également, période où les médias ne relayaient pas le cul de Miley Cyrus de manière épileptique. Et, les embardées chauvines des hautes instances de notre cher pays n’étaient pas matière à alimenter toutes sortes de débats infertiles, ou autres polémiques fantomatiques.

   Chaque année, la même mascarade. Après t'être enterrée quelques temps loin de chez toi, suivi d'un bref retour dans une capitale plutôt désertique à la mi-août, tu finis par quitter tes nippes de manouche du passé, tes Stan Smith 12 ans d'âge et tes débardeurs H&M, pour vaquer à quelques mondanités affublée de l'équivalent de 3 smic. Tu t'en vas faire ta princesse, le temps d'un battement de cils, logée dans le coquet loft d'une de tes copines Boulevard de la Croisette. Tu ne diras jamais non à ton quart d'heure jetset, 10 jours par an.

   Cannes, un joli village. Théâtre de toutes sortes de scénarios délirants. Cet endroit ne répond à aucunes communes mesures, aucunes législations. Bienvenue dans la bassecour du roi Mercantile. Tu prends le temps de souffler, d'oublier qui tu es et à quel point ta vie quotidienne pue la sardine frit, une fois le pied posé sur la riviera française. Le cours du temps n'y est d'aucune importance. Les gens y vivent au rythme du frisson bactérien de la climatisation à plein régime, du scintillement des clubs privés et des vibrations déchirantes des basses saturées. Tes journées n’y seront faites que d'un hasardeux enchâssement d'événements insolites.  
  Sur la Côte d'Azur, tu as tous les droits. Alors prends garde à toi, tu pourrais vite te surprendre à cracher sur le bas peuple, juchée sur 15cm de talon, toi l'hypocrite privilégiée.

   Mais tu n'es tout de même pas du genre impressionnable, c'est donc avec du recul et un œil d'anthropologue que tu observes cette faune dont tu connais si bien les codes. Accoutumée d'un certain grand n'importe quoi au cœur de la nuit parisienne, tu savoures de constater que les nuits cannoises ont elles aussi leur ressort de contrecoups fantasques. Aussi imaginative que tu puisses prétendre l'être, tu ne pourras jamais prédire où et avec qui tu te réveilleras chaque matin. Cannes est un mirage dont il est très facile de se blaser. Il ne s'agit pour toi que d'un interlude chimérique te permettant d'apprécier la simplicité du reste de ton existence, et accessoirement, de te foutre de la gueule d'un maximum d'inconnus dans un temps réduit.

Mièvrerie nostalgique, replonge-toi dans ce microcosme.

    5 à 7h de tgv dans les reins (la SNCF, fleuron du service publique), tu arrives dans la cité lumière. On te fait la grâce de venir te chercher, toi et ta valise de 130kg.
    Le ton est donné : « t'as 20min pour prendre une douche, te ravaler la façade et enfiler ton meilleur poumpoum short à paillettes. On va prendre un verre ».
    Une fois le cul posé dans un bar qui a l'air sympa, tu commandes un mojito dégueulasse, histoire d'avoir les mains prises. Tu te retrouves vite encerclée par une bande d'inconnus plus attirés par ton entre-jambe que par ton quotient intellectuel. C'est le moment de tester tes compétences linguistiques et de récupérer des numéros de téléphones aux allures d'algorithmes. Mais, un cruel dilemme vient s'opposer à vous : « tavolo Gotha o tavolo Baoli ?! ». Tu ne comprends pas le quart de ce qu'on te raconte mais tout le monde semble être en alerte. Une de tes besthas reçoit alors un texto d'un illustre anonyme rencontré la veille : « viens au Baoli ». Parfait, la question ne se pose plus.

     Cependant, on n'entre pas au Baoli comme on va faire ses courses chez Franprix. Les physios y sont aussi agréables qu'un mec de la sécu du Silencio qui te prend en flag en train d'essayer de photographier un truc. Tu arrives devant et aperçois une nuée de kékés se faisant piétiner sur le bas-côté. Le DA assène les gens de « c'est une soirée privée, ce ne sera pas possible pour ce soir » (comprendre « on ne fait entrer que des héritiers en dèche, retourne dans ton camping connard »). Tu prends ton courage à deux mains et te mets à jouer des coudes et des talons pour fendre cette foule qui te hait. Le cerbère te dévisage et finit par balancer « girls only ». Ce qui te fait instantanément prendre la mesure de l'incroyable chance que tu as d'être née avec une chatte.
    Le Baoli, ce n'est pas vraiment une boite. C'est un espace hybride entre restaurant et club privé, sacrosaint d'une débauche bienséante dans une ambiance feutrée. Tu peux aisément y bouffer des sushis hors de prix jusqu'à pas d'heure tout en ne t'entendant pas toi-même penser car la musique y est trop forte. Le spectacle y est divin, une pléthore de gens bourrés habillés comme pour un bal des débutantes, qui oscillent au rythme d'une immonde chiasse commerciale. Des gens recouverts de poussière d'étoiles dont l'aura te rendrait presque incandescente. Tu y foules le sol comme surélevée par un soubresaut de confiance en soi. Tout le monde se marche dessus, personne ne prêtre attention à son prochain, tes tibias s'en souviendront.

    A la table de l'illustre anonyme, une fois les présentations faites, tu feras l'exquise rencontre de Madame Solitude. A peine un centième de seconde que tu es là et toutes tes copines se sont déjà évaporées.
      Mauvais choix tactique. Tu pensais être à l'abri, à côté d'un mec tellement torché qu'il en a réussi à sombrer dans un sommeil réparateur, mais au contraire, tu t'es offerte en proie facile. C'est le défilé, une kyrielle d'augustes trous de balles vont les uns après les autres te proposer un verre (assise à côté d'un jéroboam, le mec se condamne tout seul), te proposer de repartir à Dubaï avec eux (le voile ça a son charme) ou encore tout simplement te demander en mariage (« non monsieur, j'ai 14ans. »).
    D'un naturel classieux, tu finis par entrer sur la piste de danse et te mets à bouger avec autant de grâce que Gustave Kervern au meilleur de sa forme. Tu retrouves une partie de tes copines mais n'oses pas les interrompre dans leur rut nuptial. Les autres zouzous qui t’entourent ne dansent pas. Elles dodelinent de la tête, agrippées à leur coupe de champagne. Ta Carlsberg en main, tu jubiles de laisser libre court à tes compétences chorégraphiques sous le regard effaré des trois quarts de l'assistance. La soirée suit son court. Une de tes potes d’un éthylisme embarrassant s'est faite tej par la direction, les autres sont éparpillées çà et là en compagnie qualitativement discutable. Tu restes à proximité du bar qui est littéralement « en feu » et finis par avoir l'intégralité des poils de tes avant-bras calcinés.

*

   Il est 5h. Sans grande transition, la musique s'arrête et les lumières s'allument. Tu es forcée de fuir de peur qu'on remarque l'état de décomposition dans lequel tu te trouves.
Dehors, tu as plusieurs options : 1) rentrer dans la Mercedes d'une bande de mecs pas terminés qui ont demandé à leur concierge privé (c'est le terme technique, « racoleur » serait plus juste) de t'inviter à prendre un dernier verre sur leur yacht dans le vieux port. 2) aller au Babylon, le bar-club-restaurant qui fait son chiffre d'affaire entre 5h et midi avec tous les déchets des alentours en mal de festivités. 3) aller sur la plage, te baigner nue sous les effets d'une drogue chelou en compagnie de mamies qui font leur exercice matinal, bonnet de bain à l'appui, puis enfin t'endormir échouée sur le sable. 4) rentrer chez toi en autoguidage, obnubilée par la vision jouissive que tu te fais de te bâfrer du premier plat de pâtes qui passe.

*

   11h, une main vient s'écraser sur ta face imprimée par le relief de l'oreiller. Tu ouvres les yeux sans vraiment savoir comment tu t'appelles. Une de tes copines, debout, en face de toi, au milieu d'un endroit qui ne t'es pas familier : « Réveille-toi, il faut qu'on rentre! ». Tu tentes alors d'analyser la situation : une suite d'hôtel dans un état épouvantable, deux mâles de l'équivalent de 250kg de muscles, imbriqués dans un lit double King-size. Situation cocasse, tu es encore saoule et te met à ouvrir les rideaux tout en perpétuant un ramdam infernal. Morte de rire, tu cherches à rassembler tes affaires et t’amuses à faire chier le monde au maximum. Tu finiras par partir, encouragée par des « Scheißendreck » et autres compliments germaniques. Tu ne sauras jamais vraiment de quelle manière tu as atterri là, ça s’appelle le mystère de la foi.

Arrivée à l'appart’, après avoir cru que la force des rayons de soleil allait te dissoudre sur le chemin du retour, t’as le temps de comater avant que le reste de la bande ne rentre. Il faut tout de même que tu te ménages, c’est les vacances. Autant dire que les seuls moments où tu prendras l’air (le vrai, celui qui t’oppresse et te rend moite, pas cette petite brise ventilée qui danse sur ton visage) ce sera quand tu feras l’effort pénible de ramper sur 1,30m pour aller dans le rez-de-jardin, histoire d’emmagasiner de la nicotine et des piqures de moustiques.

*

   16h, heure de pointe au Pool Beach.
Le Pool Beach c’est cette plage privée qui dispose d’une piscine à 3 mètres de la mer (logique). D’un parking qui pourrait être le sein d’une cérémonie de remise de plaques « Honneur et Mérite » à chaque abruti s’évertuant à exhiber la nouvelle carrosserie de sa Rolls-Royce Phantom (ainsi que celles de sa dernière cuvée de putes slaves consentantes), et surtout, d’une sono qui ferait même bouger le quatrième âge (vision plutôt flippante). 
   Une demie-molle enfouie sous un caleçon siglé, le Benelux et le Qatar s’y côtoie en toute humilité, avachis devant le spectacle grotesque qu’offre une myriade de porn-star en devenir encore sous blister.
   L’alcool et le soleil te tapent sur la gueule, ça se voit tout de suite que tu n’es pas venu pour bicher. Ton instinct d’enfant perturbé reprend le dessus. Tu t’ébroues dans le chlore avec toute ta clique, la crotte de nez au coin de l’œil. L’ambiance y est sympa, tu retrouves exactement les mêmes gens que la veille – que tu côtoieras pendant tout ton séjour – ce qui te donnerait presque l’impression d’être en famille : une bande d’inconnus qui ne savent de toi que ce que tu laisses transparaitre, prêt à te juger au moindre frémissement musculaire.

*

    Les hostilités continuent, il est maintenant 1h.
La bouche en cœur, allons au Gotha. Un de ces endroits éclectique sur le papier. Parce qu’à Cannes on se veut de faire du principe « vip » un véritable leitmotiv, il y a un club dans le club, dans lequel il est encore plus improbable de rentrer. Un espace ambiance deep-house arty comme on en vomit un peu partout à Paris, planté au milieu d’un établissement à l’ADN hiphop money makers.  Mais le Gotha c’est aussi un vendeur de hot-dog dans une ambiance de fête foraine caduque, un espace extérieur à base de canapés lounge façon catalogue Ikéa, plusieurs bars et surtout une concentration impressionnante de carrés privés à l’intérieur.

   Par chance, tu passes devant tout le monde, tapes la bise aux videurs et empreintes les escaliers frontaliers dans une démarche impériale. Pendant que des centaines de gens font la queue par la droite, t’insultent quand tu passes, rentrent (s’ils y arrivent) par le sous-sol et se font fouiller.
   Là-bas, tu auras le plaisir de croiser toute cette petite bande de sacs à foutre du XVIe avec qui tu batifolais Rue du Colisée dans une vie antérieure.
   Tu n’y réchapperas pas, t’as le droit à un « Hé ! Ça fait un bail, tu deviens quoi ? ». T’aimerais vraiment leur dire que tu es devenue quelqu’un de respectable, que tu essaies de te racheter auprès de la communauté en t’habillant comme une clocharde, que tu as désormais les pieds sur terre et que tu as de vraies valeurs. Mais soyons lucide. Ce ne serait franchement pas crédible de rétorquer ça alors que tu es sapée comme une connasse, Marlboro light dans une main, verre de Belvédère dans l’autre, en équilibre sur un canapé en PVC qui crie « ici ne se posent que des culs qui pèsent au CAC40 ».

   Pourtant le message est sincère, car ton ellipse cannoise est comparable à un napperon cousu d'or et brodé de calembours. Le genre de grigri cheum que tu poses quelque part à l’abri des regards et dont l'aspect foireux ravive en toi une certaine nostalgie.
   Une absurdité à échelle humaine dans laquelle tu te vautres avec la plus grande des jouissances. Une odyssée format livre de poche durant laquelle tu fraies avec des paradoxes ambulants. Peuplade touchante qui aurait réussi sa vie selon Séguéla et qui te rappelle à quel point ton naturel est une force. Tu souffres d’ailleurs de la médiocrité du langage et de ses limites pour expliquer ce que tu vis là-bas. La plupart des événements se déroulant au cours de ce séjour étant portés à la censure, seuls tes acolytes  savent réellement pourquoi tu esquisses un rictus coquin quand tu songes à tes frasques sudistes.

   Cannes, une farce, le plaisir coupable et récréatif de s’évader quelques temps dans une cage un peu plus dorée.


11.12.2013

Debrief Approximatif #2

Ce soir, rien de plus banal. 

Je ne sais quelle énergie surnaturelle influe sur ton psychisme d'ado attardée lorsque tu te trouves dans ce club, mais dévoyée par la vinasse, tes pas de danse sont des moins spectaculaires. Sorte de mélange entre l'état convulsif d'un arriviste en pleine overdose et d'une grosse à son premier cours de gym suédoise. Désarticulée, tu frappes plus de monde qu'un boxeur mexicain dans un épisode de «Catch SmackDown » (programme culturel sur NT1), et le pire c'est que tu en es fière. Le ridicule n’a jamais tué, par chance, il va même jusqu’à créer de l’emploi de nos jours. 

Ce sourire crispé imprimé sur ta face, dû au dernier verre que tu t'es jeté (tu l'as trouvé par terre, pas encore assez atteinte pour vouloir agresser ton compte en banque déficitaire), ton maquillage putassié qui dégouline par strates, ces effluves de transpiration et autres exhalaisons ordurières qui émanent de toi, rien ne t'empêche d'espérer pécho ce soir. 
Néanmoins tu restes lucide, n’espérant pas rameuter de l’énarque. Ce n’est pas ici que tu vas faire la rencontre d’un homme de substance qui te citera Shakespeare dans le texte. Et de toute manière, tu n'es plus en état de tenir des propos cohérents. 

Vient alors le moment où un jeune trentenaire (l’âge référence des célibataires de Paris, du moins ce qu'ils tendent à faire croire..), sapé comme quand il avait 15 ans, la bebar, le bide et la calvitie précoce en plus, tente enfin une approche. 
Effet de style pourave, il te sort cette peu fameuse punchline qui a sûrement déjà dû faire ses preuves et qui, malheureusement, te fait marrer. Parce que oui, c’est affligeant, mais toi aussi tu es une de ces sasa faciles sur qui tu craches en temps normal. Connasse. Et avec un peu de chance, il s'agira d'un de ces trous de balle qui pensent que t'insulter déclenche en toi toute concupiscence. Alors qu’en règle générale, mieux vaut ne pas t’imposer de psychologie inversée lorsque tu n’es pas en pleine maîtrise de tes moyens. Tu risquerais de perdre ta contenance et d’en venir aux mains. En plus, tu les emmerdes ces mecs-là. C'est juste que, passé un certain degré de carences sexuelles, tu serais rassurée de voir si tes parties génitales sont encore en état de marche. 

Il t'entraînera dehors pour fumer (comprends qu’il fallait trouver un moyen de t’exposer à la lumière pour voir si t’es pas trop dégueulasse). Mais sincèrement, à l'heure qu'il est, ça ne t’enchante pas de traverser cette salle, déambulant au milieu d’une masse graisseuse agglutinée dans 30m², tout ça pour tenter de rouler une clope sous une écrasante chaleur d'au moins -115°C. 
Après qu'il t’a lâché une cigarette, (faut dire que tu faisais vraiment tiep avec ton tabac de clodo), c'est là que ta soirée va prendre une tournure approximativement palpitante. Disons, au moins, que c'est à partir de cet instant que tu sais que tu auras des choses à raconter à tes cops’ le lendemain autour d'une gueule de bois collective. 

Lors de votre pseudo échange, tu n'exerceras qu'une intense masturbation intellectuelle. Incapable de vomir autre chose qu’un brouhaha inutile et un semblant de répartie. Faisant croire que tu es trop détente alors que tu revis en live le naufrage du Titanic dans ta tête. 
Il te parle, te présente ses potes. Les choses se compliquent. Il va falloir faire de l'effet à toute sa tribu. Alors, tu te métamorphoses en une espèce d'amazone du macadam, tu dégaines l'expression idoine plus vite que ton ombre. T'as des choses à te prouver mais d'ici 15min, tu ne te rappelleras d'aucuns état-civils de ces types qui se trouvent en face de toi. T'as vraiment l'alcool mauvais ma biche.

Et puis là, c'est le drame. Une de tes copines a retrouvé ta trace. Mais elle, pour le coup, ce n’est pas franchement son truc les joutes verbales. Il faut dire que, les mecs, elle les prend généralement au berceau. Il ne te reste plus que 2 minutes à vivre en compagnie de ces inconnus, et il n'y aura même pas eu attouchement, ni même palpation anodine. T'aura passé 2 heures à faire la meuf mystérieuse et inaccessible, celle qui a de l'esprit, du vécu et un souci d'indépendance plutôt pathologique, EN VAIN. 
Mais toutes ces conneries seront bel et bien débitées de ta CB d'ici 2 jours. Parce que ça se paye l'indépendance, et qu'avec ta gueule et ta taille de bonnet, tu n’étais pas en mesure de michtoner pour une bière. 

 Le reste de tes copines t’attend dans la rue depuis déjà 30 ans. Certaines commencent à perdre patience face à une bande d'Hichem en chien (on note l’allitération), qui, par pure galanterie, voudraient les ramener dans leurs T1 cosy à Saint-Ouen. Pendant que d’autres prennent racine, trop occupées à contenir leurs reflux gastriques. Mais toi tu t'en fous, t'es égoïste et ta vessie va bientôt rendre l'âme. Pour toi, ne pas finir une soirée en pissant dans un coin de rue des moins propices, c'est aussi rare que de trouver une chinoise avec un boule dans une soirée hip-hop. Donc, dans tous les cas, c’est hardie et affligée d’un rapport particulièrement singulier à la dignité humaine que tu parviendras à tes fins, tout en prenant tout ton temps. 

 En fin de compte, tu repars bredouille, comme d'hab. Le seul truc que t'as pécho c'est la pauvre carte de visite du pote DJ Machinchose du mec qui t'as harponné plus tôt. Ça et un sale rhume d'origine inconnue, sûrement dû au fait que t'aies bu dans les verres d'à peu près tous les gens qui ont croisé ton chemin dans cette boîte. 
Fait rassurant : tu t'es encore une fois murgée la gueule pour pas trop cher, au vu des litres que tu as distillés gratos dans ton estomac. Par contre, tu ne mangeras pas la semaine prochaine, ça ne rentre pas dans le budget. 
Tu t'es bien marrée parce qu'au final tu t'ambiancerais sur n'importe quoi (on a même des vidéos de toi en train de mouvoir ta sale consistance sur du Pitt Bull). Tes copines, tu les kiffes. Ça fait dix ans qu’elles te supportent (mystérieux phénomène) et qu’elles sont témoins de l’incroyable trisomie dont tu peux faire parfois preuve. Sans elles, tu serais morte noyée dans la Seine depuis déjà bien longtemps (référence à mon propre vécu, souvenir super bien trop stylé). T'as eu ta dose de mecs bourrés-bob-sac-à-dos pour les prochaines 12 heures. Maintenant tu vas aller t'écrouler dans le premier canap’ clic-clac qui se présente. 

Demain, tu tenteras de reconstituer l'exactitude du cours des événements. Photos, tickets de caisse, contacts FB ajoutés à 4h38 du matin et autres ecchymoses t'aideront. Bien évidemment, la version travestie que tu balanceras à ton entourage sera bien plus trépidante que ce qui s’est réellement passé ce soir-là.
  
C'était sympa en y repensant.
Ce sera encore plus fun après que tu as fait caca (oui, l'indicatif c'est cheum), ingéré 3000g de doliprane, du café et un Maxi Best of. Après tout, c'est la routine, tu t'es encore une fois retournée le crâne à l’improviste. Vive le célibat. Comme ta vie peut être triste. 

10.27.2013

Debrief approximatif #1


  Vendredi soir,
Velléité d’orgueil oblige, quand on te demande quels sont tes projets du week-end, tu prétextes un impératif fantaisiste : il est temps de te recentrer, à force de trop sortir tu n’es plus intellectuellement en accord avec ton essence originelle, ton cri primal.
  Foutaises, tu t’es juste mangé le retour de l’hiver en pleine face alors que tu t’habillais encore pour aller à la plage. Du coup, tu te vois déclarer forfait face à des migraines magnitude 125 et des bouffées de chaleur, dont, même ta grand-mère ménopausée depuis 45, n’a jamais eu à faire face. Et en plus, t’avais pas vraiment de plan.
   S’en suit une phase d’auto-persuasion assez effrayante : « Trop super ! J'vais pas me doucher pendant 2 jours, mariner dans mes sapes crades, danser nue dans mon habitat lorsque je me sentirais mieux! J'suis déjà sortie cette semaine, j’ai mon quota sociabilisation hebdomadaire ! ».
   Il n’y a bien que toi pour trouver un week-end pété plutôt délectable. Certes, il y a deux trois livres qu’il te taraude d’enfin avoir le temps de finir. Pourtant, tu vas passer tes journées à observer le temps qui passe et à sentir la densité de ton cerveau s’amoindrir. Mais la réalité d’une existence compassée ça n’a rien de folklo, alors mieux vaut se voiler la face.

Toi, la ravie du village, tu as une freebox, donc, tu as Fashion Tv (Oui, cette chaîne existe).
   Il est 15h du matin, nous sommes samedi, et t’as le cul encastré dans ton sofa à bader devant une ribambelle de connasses qui tapent des millions, tout ça parce que la génétique a été plus cool avec elles qu’avec toi. En même temps, comme il n’y aura jamais aucune chance que tu te fasses inviter à la Fashion Week, ce n’est pas trop mal comme alternative.

  Entre deux mouchoirs bien garnis et une multitude de taches de café sur ton pull Zara déformé, tu te mets à rêver, tu t’évades. Frénétiquement, tu vas chercher tes lunettes de vue Chanel (merci la mutuelle) et tu allumes ton net-book :

/Premier onglet : Asos.
  C’est le seul site qui te procure les mêmes sensations que Youporn mais qui ne t’oblige pas à nettoyer ton historique après usage (OK, il y a Vice aussi). Tu tires nerveusement sur ta clope (la maladie ne t’empêchera pas de t’infliger ta dose clinique de goudron frelaté), attendant désespérément que ton ordinateur cesse de planter. 
  Enfin sur le site, l’écume aux commissures des lèvres, mécaniquement tu enclenches le mode « shopping-en-carton ». C’est-à-dire qu’il ne te reste plus une thune sur ton compte, que tu ne disposes d’aucune source de revenus et que tu n’as plus de fringues à brader sur leboncoin afin de te reconstituer un micro pécule. Mais, monstre de frustrations que tu es, tu vas quand même fomenter un faux panier durant des heures.
  Méticuleusement, tu sélectionnes ce qui te fait mouiller, mais tu ne valideras jamais tes achats car tu ne disposes pas de 1687,54€ dans l’immédiat. C’est ça d’être une « digital native » : ta vie c’est de la merde, même sur internet.

/Deuxième onglet : Tumblr.
  Parce que dans le genre sadomaso, tu trouves que tu n’as pas encore pris assez tarif. Tu te connectes au temple de l’inappétence par excellence. Un joli mélange entre apologie de l’ostentatoire, mauvais goût, pornographie et troubles alimentaires. Ce site te stimule en somme.
  Tumblr c’est la plateforme de « mood board » qui te permet de rentrer en contact avec des no-life dépressifs sur qui tu ne te retournerais jamais dans la rue, mais qui bénéficient d’une remarquable notoriété 2.0.
  Seul site où tu peux montrer tes eins en toute décomplexion, alors que, sur FB, ta photo de profil se verra censurée si ta nuque parait trop explicite. Au final, rien de bien subversif. Il s’agit surtout de voir apparaître 115 fois les mêmes montages photos ratés, relayés par une communauté des plus mainstreem. En plus, le site fait ramer ton ordinateur et tu n’as pas la souplesse d’esprit de le supporter.

/Troisième onglet : Gmail.
  Non, même H&M ne donnera pas suite à ta candidature spontanée.

/Quatrième onglet : Instagram.
  Chouette ! Tu vas pouvoir contempler ce que bouffe ta cousine Bernadette ; la copine d’une copine qui tente désespérément de créer le buzz à coup d’hashtags outranciers ; ton cheum de vacances bras dessus bras dessous avec des nanas en silicone ; les photos mal cadrées de ta sœur ; et les reliquats de clichés de gens bourrés dont tu avais oublié l’existence. Cette application te ferras toujours marrer, voyeurisme mondain.

  Soudainement, ton téléphone sonne. C’est « chérie coco » qui t’appelle. Outre le fait qu’il soit déjà 21h, tu restes perplexe quant à l’identité de cette personne et la présence de son numéro dans ton répertoire. L’âme intrépide, tu décroches. « Salut c’est JB, le mec que t’as bien gazé jeudi soir, tu vas bien ? ».
  Tu préféreras couper court à cet échange téléphonique. De toute manière, tu n’as aucun souvenir de ce gars-là et à vrai dire tu t’en bats les couilles. Le cerveau reptilien s’avère très efficace quant à l’amnésie que provoquent certains traumatismes... Par la suite, tu recevras un texto « Sayer c la fin dnotre grande histoire ou c possible on fais connaissance ? » - dommage, c’était un homme de lettre.
   Il est temps d’aller siester. Cet épisode commençait à te faire ruminer sur le fait que ta vie sentimentale est au point mort depuis à peu près aussi longtemps que le parc Disney Land a décidé de fêter ses 15 ans chaque année.

*

  On est dimanche, il est 14h. C’est horrifiée que tu ouvres les yeux sur un décor apocalyptique.
  En effet, tu n’es plus vraiment malade mais pour parvenir à danser nue, il faut au moins avoir la possibilité de déambuler sans se péter la gueule. Ton lieu de vie ne ressemble pas franchement à une maison témoin Century 21. Ici, il y a de la vie et de quoi s’alimenter, coincé dans les fibres de la moquette.
  Même si l’amoncellement de kleenex usagés, sur lequel tu dors depuis 2 jours, ne t’a posé aucuns problèmes éthiques jusqu’ici, tes jeans qui puent la pisse et tes t-shirts aux motifs taches de dentifrice ne sont pas le présage d’une bonne semaine à venir. Bref, t’as pas le temps de t’inscrire à « c’est du propre » alors tu t’actives.

  Plus tard, c’est le moment de faire un check up FB : t’as pas de vie, nourris-toi de celle des autres.
  Tu constates avec dépit que tu as raté la surprise-party de Géraldine, ta partenaire de badminton en CM2. Cependant, c’est un régal de voir que Brian n’a toujours pas trouvé quelqu’un d’autre que lui-même pour le prendre en photo.
  Ce qui t’intéresse viscéralement, ce sont tes inbox, lieu de toutes les folies. Qui que ce soit, disposant d’un accès direct à l’intégralité des messages qui ont transités par ton compte depuis 2008, pourrait faire de toi sa petite pute pour l’éternité. Même ta descendance en pâtirait.

  La mort dans l’âme, tu finis par allumer la télé. Après 20h de mutisme (crier seule ou exhorter ton chat à ne pas bouffer ta pitance ne compte pas), tu commences à sentir la pesanteur du silence sur ton petit être ratatiné. Parce qu’au fond, tu n’es qu’une chamelle, tu fais moins la maligne un dimanche d’ostracisme total.

  Par malheur, la ligne éditoriale d’NRJ12 pue toujours autant la merde.
  Voir Zelko, le borgne analphabète, brayer des insanités dans l’île des Vérités 3, t’apparaît être le summum de l’abrutissement collectif. Mais, c’était sans compter sur le fait de Christine Bravo présente désormais une émission à caractère historique sur Chérie 23. Au final, tu aurais pu caler ta tête au-dessus de la poubelle de ta salle de bain en période de menstruations, le spectacle de tes tampons usagés aurait eu plus de panache.

  Définitivement, tu commences à saturer et les quelques messages que tu as reçus n’ont été d’aucune aide. « Yo tu fais quoi ? Soirée lesbienne à la Machine, trop ranma j’aurais kiffé t’y voir » / « Arthur-Henry m’a dit qu’il t’avait rencontrée, vous avez vraiment passé la soirée à vous insulter dans les toilettes des hommes ? » / « C’est l’anniv’ de Martine la semaine pro, fais un effort, ramène ton cul ». Bref, l’appréciable routine.

  Ton week-end s’achève sur une note plutôt amère, car en réalité, tu es neurasthénique.
  En ce qui concerne le prochain, espérons qu’il ait le goût de cyprine. En attendant, une bière te fait de l’œil et dieu merci, tu as trouvé le moyen de te remater les épisodes de Hatley cœur à vif en streaming. KISS