Il y a quelques mois, c'était encore l'été. Douce période durant
laquelle tu osais dévoiler tes chevilles graciles, tes recoins adipeux et une
chevelure irrévérencieuse. Mais également, période où les médias ne relayaient
pas le cul de Miley Cyrus de manière épileptique. Et, les embardées chauvines
des hautes instances de notre cher pays n’étaient pas matière à alimenter
toutes sortes de débats infertiles, ou autres polémiques fantomatiques.
Chaque année, la même mascarade. Après t'être
enterrée quelques temps loin de chez toi, suivi d'un bref retour dans une
capitale plutôt désertique à la mi-août, tu finis par quitter tes nippes de
manouche du passé, tes Stan Smith 12 ans d'âge et tes débardeurs H&M, pour
vaquer à quelques mondanités affublée de l'équivalent de 3 smic. Tu t'en vas
faire ta princesse, le temps d'un battement de cils, logée dans le coquet loft
d'une de tes copines Boulevard de la Croisette. Tu ne diras jamais non à ton
quart d'heure jetset, 10 jours par an.
Cannes, un joli village. Théâtre de toutes sortes de
scénarios délirants. Cet endroit ne répond à aucunes communes mesures, aucunes
législations. Bienvenue dans la bassecour du roi Mercantile. Tu prends le temps
de souffler, d'oublier qui tu es et à quel point ta vie quotidienne pue la
sardine frit, une fois le pied posé sur la riviera française. Le cours du temps
n'y est d'aucune importance. Les gens y vivent au rythme du frisson bactérien de la
climatisation à plein régime, du scintillement des clubs privés et des
vibrations déchirantes des basses saturées. Tes journées n’y seront faites que
d'un hasardeux enchâssement d'événements insolites.
Sur la Côte d'Azur, tu as tous les droits. Alors prends garde
à toi, tu pourrais vite te surprendre à cracher sur le bas peuple, juchée sur
15cm de talon, toi l'hypocrite privilégiée.
Mais tu n'es tout de même pas du genre
impressionnable, c'est donc avec du recul et un œil d'anthropologue que tu
observes cette faune dont tu connais si bien les codes. Accoutumée d'un certain
grand n'importe quoi au cœur de la nuit parisienne, tu savoures de constater
que les nuits cannoises ont elles aussi leur ressort de contrecoups fantasques.
Aussi imaginative que tu puisses prétendre l'être, tu ne pourras jamais prédire
où et avec qui tu te réveilleras chaque matin. Cannes est un mirage dont il est
très facile de se blaser. Il ne s'agit pour toi que d'un interlude chimérique
te permettant d'apprécier la simplicité du reste de ton existence, et
accessoirement, de te foutre de la gueule d'un maximum d'inconnus dans un temps
réduit.
Mièvrerie nostalgique, replonge-toi dans ce microcosme.
5 à 7h de tgv dans les reins (la SNCF, fleuron
du service publique), tu arrives dans la cité lumière. On te fait la grâce de
venir te chercher, toi et ta valise de 130kg.
Le ton est donné : « t'as 20min pour
prendre une douche, te ravaler la façade et enfiler ton meilleur poumpoum short
à paillettes. On va prendre un verre ».
Une fois le cul posé dans un bar qui a l'air
sympa, tu commandes un mojito dégueulasse, histoire d'avoir les mains prises.
Tu te retrouves vite encerclée par une bande d'inconnus plus attirés par ton
entre-jambe que par ton quotient intellectuel. C'est le moment de tester tes
compétences linguistiques et de récupérer des numéros de téléphones aux allures
d'algorithmes. Mais, un cruel dilemme vient s'opposer à vous : « tavolo
Gotha o tavolo Baoli ?! ». Tu ne comprends pas le quart de ce qu'on te
raconte mais tout le monde semble être en alerte. Une de tes besthas reçoit
alors un texto d'un illustre anonyme rencontré la veille : « viens au
Baoli ». Parfait, la question ne se pose plus.
Cependant, on n'entre pas au Baoli comme
on va faire ses courses chez Franprix. Les physios y sont aussi agréables qu'un
mec de la sécu du Silencio qui te prend en flag en train d'essayer de
photographier un truc. Tu arrives devant et aperçois une nuée de kékés se
faisant piétiner sur le bas-côté. Le DA assène les gens de « c'est une
soirée privée, ce ne sera pas possible pour ce soir » (comprendre
« on ne fait entrer que des héritiers en dèche, retourne dans ton camping
connard »). Tu prends ton courage à deux mains et te mets à jouer des
coudes et des talons pour fendre cette foule qui te hait. Le cerbère te
dévisage et finit par balancer « girls only ». Ce qui te fait
instantanément prendre la mesure de l'incroyable chance que tu as d'être née
avec une chatte.
Le Baoli, ce n'est pas vraiment une boite.
C'est un espace hybride entre restaurant et club privé, sacrosaint d'une
débauche bienséante dans une ambiance feutrée. Tu peux aisément y bouffer des
sushis hors de prix jusqu'à pas d'heure tout en ne t'entendant pas toi-même
penser car la musique y est trop forte. Le spectacle y est divin, une pléthore
de gens bourrés habillés comme pour un bal des débutantes, qui oscillent au
rythme d'une immonde chiasse commerciale. Des gens recouverts de poussière
d'étoiles dont l'aura te rendrait presque incandescente. Tu y foules le sol
comme surélevée par un soubresaut de confiance en soi. Tout le monde se marche
dessus, personne ne prêtre attention à son prochain, tes tibias s'en
souviendront.
A la table de l'illustre anonyme, une fois les
présentations faites, tu feras l'exquise rencontre de Madame Solitude. A peine
un centième de seconde que tu es là et toutes tes copines se sont déjà
évaporées.
Mauvais choix tactique. Tu pensais
être à l'abri, à côté d'un mec tellement torché qu'il en a réussi à sombrer
dans un sommeil réparateur, mais au contraire, tu t'es offerte en proie facile.
C'est le défilé, une kyrielle d'augustes trous de balles vont les uns après les
autres te proposer un verre (assise à côté d'un jéroboam, le mec se condamne
tout seul), te proposer de repartir à Dubaï avec eux (le voile ça a son charme)
ou encore tout simplement te demander en mariage (« non monsieur, j'ai
14ans. »).
D'un naturel classieux, tu finis par entrer sur
la piste de danse et te mets à bouger avec autant de grâce que Gustave Kervern
au meilleur de sa forme. Tu retrouves une partie de tes copines mais n'oses pas
les interrompre dans leur rut nuptial. Les autres zouzous qui t’entourent ne
dansent pas. Elles dodelinent de la tête, agrippées à leur coupe de champagne.
Ta Carlsberg en main, tu jubiles de laisser libre court à tes compétences
chorégraphiques sous le regard effaré des trois quarts de l'assistance. La
soirée suit son court. Une de tes potes d’un éthylisme embarrassant s'est faite
tej par la direction, les autres sont éparpillées çà et là en compagnie
qualitativement discutable. Tu restes à proximité du bar qui est littéralement
« en feu » et finis par avoir l'intégralité des poils de tes
avant-bras calcinés.
*
Il est 5h. Sans grande transition, la musique
s'arrête et les lumières s'allument. Tu es forcée de fuir de peur qu'on
remarque l'état de décomposition dans lequel tu te trouves.
Dehors, tu as plusieurs options : 1) rentrer dans la Mercedes
d'une bande de mecs pas terminés qui ont demandé à leur concierge privé (c'est
le terme technique, « racoleur » serait plus juste) de t'inviter à
prendre un dernier verre sur leur yacht dans le vieux port. 2) aller au
Babylon, le bar-club-restaurant qui fait son chiffre d'affaire entre 5h et midi
avec tous les déchets des alentours en mal de festivités. 3) aller sur la
plage, te baigner nue sous les effets d'une drogue chelou en compagnie de
mamies qui font leur exercice matinal, bonnet de bain à l'appui, puis enfin
t'endormir échouée sur le sable. 4) rentrer chez toi en autoguidage, obnubilée
par la vision jouissive que tu te fais de te bâfrer du premier plat de pâtes
qui passe.
*
11h, une main vient s'écraser sur ta face imprimée
par le relief de l'oreiller. Tu ouvres les yeux sans vraiment savoir comment tu
t'appelles. Une de tes copines, debout, en face de toi, au milieu d'un endroit
qui ne t'es pas familier : « Réveille-toi, il faut qu'on rentre! ».
Tu tentes alors d'analyser la situation : une suite d'hôtel dans un état
épouvantable, deux mâles de l'équivalent de 250kg de muscles, imbriqués dans un
lit double King-size. Situation cocasse, tu es encore saoule et te met à ouvrir
les rideaux tout en perpétuant un ramdam infernal. Morte de rire, tu cherches à
rassembler tes affaires et t’amuses à faire chier le monde au maximum. Tu
finiras par partir, encouragée par des « Scheißendreck » et autres
compliments germaniques. Tu ne sauras jamais vraiment de quelle manière tu as
atterri là, ça s’appelle le mystère de la foi.
Arrivée à l'appart’, après avoir cru que la force des rayons de
soleil allait te dissoudre sur le chemin du retour, t’as le temps de comater
avant que le reste de la bande ne rentre. Il faut tout de même que tu te
ménages, c’est les vacances. Autant dire que les seuls moments où tu prendras
l’air (le vrai, celui qui t’oppresse et te rend moite, pas cette petite brise
ventilée qui danse sur ton visage) ce sera quand tu feras l’effort pénible de
ramper sur 1,30m pour aller dans le rez-de-jardin, histoire d’emmagasiner de la
nicotine et des piqures de moustiques.
*
16h, heure de pointe au Pool Beach.
Le Pool Beach c’est cette plage privée qui dispose d’une piscine à
3 mètres de la mer (logique). D’un parking qui pourrait être le sein d’une
cérémonie de remise de plaques « Honneur et Mérite » à chaque abruti
s’évertuant à exhiber la nouvelle carrosserie de sa Rolls-Royce Phantom (ainsi
que celles de sa dernière cuvée de putes slaves consentantes), et surtout,
d’une sono qui ferait même bouger le quatrième âge (vision plutôt
flippante).
Une demie-molle enfouie sous un caleçon siglé, le
Benelux et le Qatar s’y côtoie en toute humilité, avachis devant le spectacle
grotesque qu’offre une myriade de porn-star en devenir encore sous blister.
L’alcool et le soleil te tapent sur la gueule, ça se
voit tout de suite que tu n’es pas venu pour bicher. Ton instinct d’enfant
perturbé reprend le dessus. Tu t’ébroues dans le chlore avec toute ta clique,
la crotte de nez au coin de l’œil. L’ambiance y est sympa, tu retrouves
exactement les mêmes gens que la veille – que tu côtoieras pendant tout ton
séjour – ce qui te donnerait presque l’impression d’être en famille : une
bande d’inconnus qui ne savent de toi que ce que tu laisses transparaitre, prêt
à te juger au moindre frémissement musculaire.
*
Les hostilités continuent, il est maintenant
1h.
La bouche en cœur, allons au Gotha. Un de ces endroits éclectique
sur le papier. Parce qu’à Cannes on se veut de faire du principe
« vip » un véritable leitmotiv, il y a un club dans le club, dans
lequel il est encore plus improbable de rentrer. Un espace ambiance deep-house
arty comme on en vomit un peu partout à Paris, planté au milieu d’un
établissement à l’ADN hiphop money makers. Mais le Gotha c’est aussi un
vendeur de hot-dog dans une ambiance de fête foraine caduque, un espace
extérieur à base de canapés lounge façon catalogue Ikéa, plusieurs bars et
surtout une concentration impressionnante de carrés privés à l’intérieur.
Par chance, tu passes devant tout le monde, tapes la
bise aux videurs et empreintes les escaliers frontaliers dans une démarche
impériale. Pendant que des centaines de gens font la queue par la droite,
t’insultent quand tu passes, rentrent (s’ils y arrivent) par le sous-sol et se
font fouiller.
Là-bas, tu auras le plaisir de croiser toute cette
petite bande de sacs à foutre du XVIe avec qui tu batifolais Rue du Colisée
dans une vie antérieure.
Tu n’y réchapperas pas, t’as le droit à un
« Hé ! Ça fait un bail, tu deviens quoi ? ». T’aimerais
vraiment leur dire que tu es devenue quelqu’un de respectable, que tu essaies
de te racheter auprès de la communauté en t’habillant comme une clocharde, que
tu as désormais les pieds sur terre et que tu as de vraies valeurs. Mais soyons
lucide. Ce ne serait franchement pas crédible de rétorquer ça alors que tu es
sapée comme une connasse, Marlboro light dans une main, verre de Belvédère dans
l’autre, en équilibre sur un canapé en PVC qui crie « ici ne se posent que
des culs qui pèsent au CAC40 ».
Pourtant le message est sincère, car ton ellipse
cannoise est comparable à un napperon cousu d'or et brodé de calembours. Le
genre de grigri cheum que tu poses quelque part à l’abri des regards et dont
l'aspect foireux ravive en toi une certaine nostalgie.
Une absurdité à échelle humaine dans laquelle tu te
vautres avec la plus grande des jouissances. Une odyssée format livre de poche
durant laquelle tu fraies avec des paradoxes ambulants. Peuplade touchante qui
aurait réussi sa vie selon Séguéla et qui te rappelle à quel point ton naturel
est une force. Tu souffres d’ailleurs de la médiocrité du langage et de ses
limites pour expliquer ce que tu vis là-bas. La plupart des événements se
déroulant au cours de ce séjour étant portés à la censure, seuls tes acolytes
savent réellement pourquoi tu esquisses un rictus coquin quand tu songes
à tes frasques sudistes.
Cannes, une
farce, le plaisir coupable et récréatif de s’évader quelques temps dans une
cage un peu plus dorée.